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Faire miroiter les kaléides

Tâtonnements ab/errants des fragments trans/intermédiae

Published onMay 30, 2021
Faire miroiter les kaléides

Introduction
Je suis tiraillée entre être linguiste et avoir travaillé sur les corpus et leur interopérabilité/l'interopérabilité des données. Je suis tiraillée entre données, lieux de passages, consultations, états finaux ou intermédiaires, intermédiés. Les termes à utiliser, entre passage (trans), Milieu (inter, et médium), traduisent un peu la difficulté à travailler avec des corpus hybrides, qui servent à divers buts : apprentissage, documentation (COCA, le Corpus Of Contemporary American English”New 1, par exemple, est une sorte de photographie de l’état de l’anglais américain au moment de sa constitution), et/ou exploitation pour les linguistes de corpus, qui peuvent ainsi dire que, sur une “carotte” linguistique, les strates se découpent ainsi. Ca permet par exemple d’étudier des éléments de syntaxe (pourquoi tel élément se retrouve souvent… Eh mais, c’est parce qu’il est introduit par tel truc !), ce qui serait possible de faire au doigt mouillé mais vachement moins pratique, on peut le dire. Et puis c’est aussi le médium que l’on peut observer, comme par exemple dans le projet SMS4Science qui propose de regarder des échanges par SMS, qui sont différents de ce que l’on trouve dans d’autres communications numériques.

Aberrations

L’aberration, c’est la fuite, l’errance. A ce sujet, je n’arrivais jamais à écrire convenablement “aberrant” avant que je ne me rende compte (merci la linguistique, merci l’étymologie) que c’était seulement ab-, hors de, et -errant mis ensemble. Il m’était arrivé la même chose, plus jeune, quand j’enseignais dans un pays anglophone : je me mélangeais les pinceaux avec engineer/ingénieur (voyez la perversité des lettres qui s’échangent…!) jusqu’à ce que j’écrive d’abord “engine” et sa fin. Ca m’a fait comprendre l’importance du moteur dans ce mot. Encore maintenant, j’utilise ce stratagème ; encore ici, dans cette rédaction. L’aberration, c’est la fuite au loin, loin de… hors/dans les milieux.

Le gros MIT : Médiae, Inter, Trans

Est-ce aberrant de transférer/transformer les données ? Est-ce qu’une capture d’écran vaut les lignes de code dont elle est extraite ? Est-ce que le contexte compte, ou pas ? J’ai déjà quelques réponses, nourries de mon travail, mais la grande question ici, c’est : que nous donnent les objets kaléides, c’est-à-dire les belles formes (littéralement), mises dans nos appareils scopt(ophil)iques ?

Petit morceau d'une illustration qui montre un kaléidoscope tenu et regardé par une personne qui n'est pas genrée ou identifiable.

Détail, avant écriture, de la partie kitsch sur le kaléidoscope.

Je me sers donc de l’image du kaléidoscope pour déplier mon propos. Certains kaléidoscopes sont faits de petits fragments colorés, au bout d’un tube dans lequel plusieurs miroirs multiplient les éléments visibles, les étirent, et les transforment. Ces éléments peuvent d’ailleurs être divers, être de petites perles, des paillettes, des choses très différentes, et qui sont plaisantes à la vue parce que leurs errances sont fugaces : aussitôt tourné, le kaléidoscope change du tout au tout ce qu’il nous montre.

Ca fait super longtemps que je voulais travailler sur ce type d’idées, et l’illustration-le grand rendu réel sur cette réflexion est un “collage”. C’est une série de petites captures et de plantations en pots. Pour moi, un extrait de corpus, c'est un bout gardé dans son écologie (sic) naturelle, un morceau de corpus donc pris en capture d'écran. Le souci de la plantation en pot, c’est le fait que parfois, on n’a pas assez de terreau. Par exemple, j’ai mal recopié (je n’ai pas photocopié, dans le sens créé une exacte réplique) en faisant des dessins, j’ai réutilisé les données et en ai fait quelque chose qui a forcément gagné et perdu. Les gens qui reliront n’y verront peut-être pas de différence, et puis c’est une sorte de relecture qui réélabore '“avec les moyens du bord”, comme un bricolage :

Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâche diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. (Levi-Strauss, 1962)

Richard Prince, dans ses travaux qu’il inscrit dans le mouvement appropriatiste, prend des captures d’écran de photographies (qui appartiennent donc à des auteur‧ices et exploitent les modèles qui y sont présentés2). En fait, il prend non seulement les photographies, mais aussi les noms d’utilisateurices, et un morceau des commentaires—où figure un de ses commentaires, forcément. Pour des questions diverses (d’espace, notamment), je ne rentrerai pas sur les façons dont ça a déjà été fait (je regarde aussi du côté de Pierre Ménard, auteur du Quichotte de Borges3, mais comme je n’ai aucune vocation à être littéraire, je le vois, il me voit, on s’est vus, tout le monde est content.)

Conception de la curiosité

Sur l’illustration figurent trois éléments visuels repris d’autres sources : une représentation partielle du logo de SMS4Science, une visualisation de l’architecture de Lidile, et la reproduction d’une pièce de Prince4 tirée de son exposition “New Portraits” présentée depuis 2015 dans plusieurs musées dans le monde).

Fragment : Reproduction de Prince qui est une reproduction d’une oeuvre, etc.

Déjà, je n’ai ni réussi à reproduire correctement Lidile (à cause du choix de mise en forme), ni l’oeuvre de Prince ; moins à cause de la partie à dessiner qu’à cause de la partie à écrire en dessous. Le logo de SMS 4 Science se retrouve lui aussi amputé d’une bonne moitié (on a juste “SMS 4S ”).

Fragment, SMS 4 Science: les pastilles du fond sont des kaléides.

Il y a du bon, cependant, j’espère : la moulinette que j’ai imposée à mes trois éléments les ont légèrement transformés, et ont été interprétés, sans mots, mais en choix spatiaux.

Analyser du corpus multimodal, analyser du corpus, c’est toujours lui appliquer la loupe grossissante de la recherche5 .

Je voudrais ne pas perdre les kaléides de vue, même si je les fais miroiter.

Dans sa gloire, et avec les petits fragments rajoutés dessus pour l’occasion, “Miroiter”.

Références :

Fairon, Cédrick, Jean R. Klein, and Sébastien Paumier. Sms Pour La Science: Corpus De 30.000 Sms Et Logiciel De Consultation. Louvain: UCL, Presses Univ. de Louvain, 2006. Computer file. SMS4Science.org, http://www.sms4science.org/

Gaillat, T., & Roa, L. C. (2020). The Corpus InterLangue project: Storing language learner data in a Huma-Num Nakala database for automatic online retrieval. The CLARIN Bazaar 2020. Book of Abstracts. CLARIN2020, Virtual Event. https://www.clarin.eu/content/clarin-bazaar-2020

Jenkins, Henry (2006), Convergence Culture: Where Old and New Media Collide, New York New York University Press.

Lévi-Strauss, Claude (1962), La Pensée Sauvage. Paris: Plon, Print.

Welfringer, Arnaud « Théoriser avec Pierre Ménard », Fabula-LhT, n° 17, « Pierre Ménard, notre ami et ses confrères », juillet 2016, URL : http://www.fabula.org/lht/17/welfringerintro.html, page consultée le 29 mai 2021.

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